Lundi 30 janvier 2012 1 30 /01 /Jan /2012 21:07

 

Fadel Barro, coordinateur du mouvement sénégalais Y'en a marre, lance un cri d'alarme contre un président qui veut "embraser le pays".

La décision d'Abdoulaye Wade de briguer un troisième mandat présidentiel, contraire à la Constitution, a provoqué la colère des Sénégalais.

La décision d'Abdoulaye Wade de briguer un troisième mandat présidentiel, contraire à la Constitution, a provoqué la colère des Sénégalais.© Jacques Brinon / Sipa

Le Sénégal est-il la nouvelle Côte d'Ivoire ? Trois jours après l'annonce de la validation de la candidature d'Abdoulaye Wade à la prochaine présidentielle, deux opposants ont été tués à Podor (nord), lors de manifestations. Convaincus que le chef de l'État sénégalais a provoqué un "coup d'État constitutionnel", les partis d'opposition et organisations de la société civile, réunis au sein du Mouvement du 23 juin (M23), ont décidé d'entrer en "résistance active". Un grand rassemblement est prévu mardi à Dakar. Coordinateur du mouvement apolitique Y'en a marre, qui a favorisé la création du M23, Fadel Barro lance au Point.fr un véritable cri d'alarme pour que son pays ne s'embrase pas.

Le Point.fr : Le collectif Y'en a marre va-t-il participer aux manifestations de l'opposition annoncées pour mardi ?

Fadel Barro : Bien sûr. Le M23, c'est avant tout Y'en a marre. C'est pourquoi nous appelons à ce rassemblement pacifique. Mais ce n'est qu'un début. Nous ne nous arrêterons pas là. Y'en a marre est en train de travailler à créer les conditions de grandes manifestations non violentes dans les jours à venir. Nous continuons dans cette logique de citoyenneté active, pour que le passage en force d'Abdoulaye Wade et de ses juges ne se fasse pas.

Justement, certains membres du M23 ont tout de même vu leur candidature à la présidentielle validée...

Nous étions tous membres du M23 avant que ces candidatures ne soient validées. Le combat que nous menons ne sert aucun parti politique ou homme. Nous nous battons pour des principes, pour notre démocratie, pour que la loi soit respectée. Nous ne sommes pas opposés personnellement à Abdoulaye Wade. Nous appelons tout le peuple sénégalais à venir manifester pour le respect de la Constitution. Au moment où je vous parle, on me signale qu'un autre jeune qui manifestait dans la ville de Podor est décédé. C'est le deuxième depuis ce matin. Il y a trois autres blessés. Parce que les manifestations ne se passent pas qu'à Dakar, mais dans tout le pays. En face, les policiers tirent à bout portant.

Ne craignez-vous pas, en appelant à un rassemblement mardi, une répression féroce ?

Nous essayons de l'éviter à tout prix. Dans le troisième couplet de notre hymne national, il est écrit : "La mort, oui, la mort, mais pas la honte". Aujourd'hui, Abdoulaye Wade veut nous imposer la honte, mais nous ne l'accepterons pas. Nous l'avons dit il y a un an : s'il faut prendre une balle, nous la prendrons pour notre pays. Mais nous n'en tirerons pas, pour notre justice, notre démocratie. Évidemment, nous ne demandons pas aux gens de se faire tuer, mais ce n'est pas parce qu'ils tirent sur nous que nous reculerons. Nous sommes déterminés à vivre dans un pays résolu à changer. Et non pas dans un État où des politiciens jouent avec la loi à tout moment pour nous imposer leurs désirs.

Un changement de la Constitution de 2001 prévoit qu'un président ne peut remplir que deux mandats. Le camp du président Wade, élu en 2000 et 2007, estime qu'il n'a rempli qu'un seul mandat depuis ce changement...

C'est une blague ! C'est nous qui avons élu Wade en 2000, quand il nous faisait rêver. C'est nous qui l'avons réélu en 2007. Combien cela fait-il ? Deux mandats. Et quand on l'a porté au pouvoir il y a douze ans, notre conviction était qu'il devait apporter ce changement à la Constitution, de sorte que plus personne ne puisse rester indéfiniment au pouvoir, pour que notre démocratie respire. En jouant ainsi avec la loi, il trahit les raisons pour lesquelles il a été élu. D'autant qu'après sa seconde victoire en 2007, il avait lui-même annoncé qu'il ne pourrait plus se représenter. Or il s'est permis de revenir sur ses propos, affirmant que "la promesse n'engage que ceux qui y croient". Comment peut-on ainsi manquer de respect à son peuple ?

Pensez-vous que Wade pousse son pays vers le chaos ?

C'est ce qu'il cherche. Ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire est un bel exemple : le Conseil constitutionnel a proclamé la victoire de Laurent Gbagbo, menant les Ivoiriens à se soulever. C'est exactement la même chose. Wade fait subir aujourd'hui à son peuple ce qu'il avait pourtant condamné en Côte d'Ivoire. Les membres du Conseil constitutionnel, qu'il a lui-même nommés, n'ont jamais inspiré la confiance du peuple et ont, à l'inverse, beaucoup participé à fragiliser notre appareil judiciaire.

Un autre candidat a évoqué un sentiment de "honte". Il s'agit du chanteur Youssou N'Dour, dont la candidature a été rejetée par le Conseil constitutionnel.

Nous n'avons que du mépris et du dégoût pour ce Conseil qui n'est que politicien. Il invalide la candidature de Youssou N'Dour en la jugeant contraire à la loi, alors qu'il accepte celle de Wade, pourtant beaucoup plus sujette à caution. Dans quel pays veulent-ils nous faire vivre ? Nous ne sommes pas chez Mobutu. Nous ne sommes ni en 1960 ni en 1972. Où, dans le monde, voit-on un homme de 86 ans briguer un troisième mandat ? On nous prend pour des Africains des Républiques bananières à qui on veut faire tout "gober". Mais détrompez-vous, nous avons déjà prouvé notre maturité.

Comment jugez-vous la réaction de la France, qui s'est contentée de regretter que "toutes les sensibilités politiques ne puissent être représentées" à la présidentielle ?

Au lieu de jouer les sapeurs-pompiers, on peut travailler à prévenir l'incendie. Il est contradictoire de demander au Sénégal de respecter toutes les pluralités au moment où est exclue de fait la candidature de Youssou N'Dour. La France doit prendre ses responsabilités en disant à Abdoulaye Wade de partir. Elle l'a fait en Côte d'Ivoire avec Gbagbo, en Libye avec Kadhafi et, qu'on le veuille ou non, elle influence notre pays. Pourquoi est-elle si mesurée dans le cas du Sénégal ?

Par UNIFANG - Publié dans : INTERNATIONALE - Communauté : Le peupleEkang
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