Mercredi 18 novembre 2009
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Le « B2 » était une sorte de KGB, une police secrète dont l’évocation rappelle à ceux qui s’en souviennent, les années de plomb du parti unique. De triste mémoire, cette époque était celle
de la standardisation des idées, des privations et du règne du culte apologétique d’un homme. Rien n'a véritablement changé aujourd'hui mais tenir des propos antinomique au discours officiel
constituait alors un péril quelque soit la sphère de la vie dans laquelle on se trouvait.
Voisin, collègue de bureau, condisciple de fac, compagnon de bacchanale, tout le monde était en puissance un agent assermenté du « B2 ». Le « BR » ou bulletin de renseignement était alors l’arme
la plus redoutable car une fois rédigée il mettait aux arrêts, soumettait à un pénible interrogatoire et se terminait par quatre murs ou quatre planches, en d’autres termes par la mort ou par la
prison (1) pour ceux qui étaient déclarés politiquement déviants. Le B2 était omniprésent dans le quotidien de chacun au point qu’on peut en parler comme d’un syndrome.
Aujourd’hui encore dans le langage commun, sa simple allusion renvoie à l’isolement carcéral, à la perte d’emploi ou d’avancement, à toutes sortes de pénitences ayant pour motif l’intrusion dans
le domaine politique et/ou un positionnement divergent de la consigne officielle. Les gabonais ont peur du « B2 », c’est un fait, et ce malgré les violations continuelles de leurs droits les plus
inaliénables. S’ils sont simple citoyen lambda ils seront, en privé, les premiers pourfendeurs de ce qu’ils appellent le « Système ».
S’ils sont sportifs, ils vous diront, au détour d’une séance d’étirements, bénéficier de conditions d’entraînement peu propice à la performance. S’ils sont chanteurs, ils vous parleront, en
coulisse, de l’absence de droits d’auteur et du manque de producteurs qui empêchent l’éclosion de la musique gabonaise. S’ils sont infirmiers, cultivateurs, maçon, même les plus francs d'entre
eux vous assureront la main sur le cœur, être prêt à se lever pour faire entendre leurs voix.
Mais, une fois l’heure de vérité, dès l’instant fatidique advenu aucun d’entre eux ou peu oseront braver une note de service inique, aucun ne s’insurgera contre telles ou telles irrégularités
constatées par tous. « J’ai une femme… ! » « Que deviendront mais enfants si je perds mon travail ? » « Je n’ai pas de parents hauts placés !... » « Si je parle comment vais-je me nourrir et
payer mon loyer ? » Voilà ce qu’ils vous diront pour justifier cette capacité de désertion qui les anime une fois au cœur de la bataille.
Ceux d’entre eux qui grâce à leur opportunisme se sont hissés à une échelle sociale élevée, jouant sur les contradictions et la perversité ambiante sont tout de suite perçus comme des déloyaux,
des renégats qui ont bassement prospéré au détriment de la cause commune pour se faire une place au soleil.
Le plus saisissant au pays de l’Ogooué, c’est que les citoyens ne s’expriment, ne s’engagent véritablement pour un combat que lorsqu’ils n’ont plus rien à perdre ou qu’ils ont un sentiment
d’impunité qui les met à l’abri de toutes sanctions. Qu’il s’agisse de récriminations syndicales ou d’adduction d’eau dans un quartier enclavé, chacun est seul, même faisant parti d’un
groupe.
Pour les gabonais, le combat n’est collectif que quand ils ont personnellement la preuve ou la conviction qu’ils ne feront pas eux-mêmes l’objet d’une punition. Dès l’instant où un groupe
d’individus se lèvent pour prétendre à un droit qui lui est légitimement dû et que un ou plusieurs individus du groupe sont menacés ou se sentent en danger pour des raisons diverses il y a
désolidarisation envers le groupe et renoncement pour la cause. Le combat des Gabonais est individuel, privé parce qu’ils oublient q’une lutte n’est couronner de succès qu’en unissant tous les
asservis sinon c’est l’échec.
L’essentiel pour eux c’est d’avoir un emploi donc d’émarger sur une fiche de paie et de nourrir la pléthorique famille. Ils vivent en mode résignation, entre deux petit Mabouéla*, dans les
troquets qui parsèment villes et villages ils espèrent au gré de leur désespoir l’intervention d’un égrégore incertain qui les sortirait de cette vallée de Gosen où ils sont engoncés. Las, ils
refont le pays à coup de chimères et de si, ressassant amer un naguère qui aurait dû les porter aux pinacles des nations africaines avancées en honnissant leurs dirigeants coupables d’avoir brisé
ce rêve.
Le syndrome du « B2 » annihile en eux tout esprit de révolte concertée, Toute initiative de stigmatisation véritable et désintéressée. Leur cri est anonyme et confidentiel, perceptible mais
résigné. Ils ambitionnent de se libérer mais repoussent craintivement l’idée de se défaire des ligatures d’une servitude dans laquelle leur peur les a confiné. Beaucoup plus proche de Candide que
de Gandhi ils attendent bêtement un changement que ni l’avenir, ni le destin ne leur garantit.
La peur de l'instant, de perdre ce qu'ils n'ont jamais eu, et la crainte de demain, de regretter ce qu'ils ont si longtemps espéré, font qu'ils se murent dans le "On va encorefairecommentisme",
aveu de résignation et expression d'un sentiment d'impuissance individuellement consenti, choisi, accepté et voulu de tous.
La critique, la dénonciation du Monopole et du système qui le sous-tend ne constituent qu'un simple exutoire, une technique de relaxation beaucoup plus que la manifestation d'un ras le bol. Les
gabonais ne se plaignent pas parce qu'ils aspirent à un changement véritable ou parce qu'ils attendent de leurs dirigeants des actes plus concrets, ils se plaignent pour "décompresser" le trop
plein de frustration qui les étreint. Ils veulent gagner le paradis mais aucun d'entre eux n'est prêt à se sacrifier pour le rejoindre.
Pourtant, rare sont ceux qui en public affirment clairement leur sympathie ou leur convergence d'idées avec le Monopole en place. Il vous le diront, ils sont pour la plupart "opposant" et déçu de
la façon dont le pays est géré depuis 40 ans. Mais il faut considérer cela simplement comme une manière de se donner bonne conscience et de se délester de leur responsabilité de citoyens face à
la déchéance nationale.
Olivier MESSA